lundi, 19 mars 2007

La Raison du plus faible (Lucas Belvaux, 2006)

medium_18613954.jpgJean Renoir le clamait haut et fort : chacun a ses raisons dans ce nouveau monde. Petite phrase lourde de sens que l’on retrouvait dans les derniers plans de La Règle du jeu, grand film choral qui avait le mérite de restituer en deux plans trois mouvements de caméra tout un microcosme où le « drame gai » des situations venait renforcer la noirceur des propos renoiriens. Etrangement, le dernier film de Lucas Belvaux, La Raison du plus faible, polar romantique filmé en 2006, présente quelques similitudes avec La Règle du jeu, réalisé en 1939. Hormis un sens du rythme effréné, Belvaux, tout comme Renoir, filme des « gens sans visages » essayant tant bien que mal de se payer du bon temps dans une société en pleine décrépitude. Régression des politiques qui tournent le dos à une population soucieuse de goûter aux quelques parts d’un gâteau pourri d’avance. L’œuvre de Belvaux est en cela teintée d’une émotion quasi réelle tant la véracité de sa mise en scène ne peut que nous rappeler à l’ordre : notre société ne tourne pas rond !

medium_18613954.2.jpgAprès sa trilogie exemplaire et captivante sur le rapport humain (Un couple épatant, Cavale, Après la vie), le comédien / cinéaste Lucas Belvaux convoque cette fois-ci un genre typiquement hollywoodien, le polar social, et filme frontalement une société qui lui est familière et dont il a toujours pris le temps de dessiner correctement les contours : celui des petites-gens. Dans un monde semi violent où l’injustice règne en maître, quelques prénoms se dispersent dans la nature, en toute discrétion et sans créer le moindre problème. Des visages faussement souriants, des regards véritablement perdus, une mécanique des sentiments plus ou moins avouée, tels sont les critères de ces personnages que nous sommes en droit de comprendre tant leur vie nous ressemble un peu, voire complètement. Un simple détail, un simple geste peut dynamiter tout ce circuit, tel un point d’exclamation mortel qui clôturera une phrase aussi longue que les années de galères de ces pauvres chômeurs diplômés, de ces ouvriers licenciés pour cause de délocalisation merdique et des ces anciens repris de justice, incapables de flirter avec le pardon des autres.

medium_18613954.3.jpgLa Raison du plus faible est une œuvre réalisée dans l’urgence, Belvaux ne lésinant pas sur une mise en scène fiévreuse qui traduit toute la chienlit et tout le ras-le-bol de ses personnages par des saynètes froides et efficaces. Fantaisie d’une mise en propos qui finalement donne du fil à retordre au cinéaste, ne sachant pas trop sur quel pied danser. Alternant une comédie des sentiments indéniable avec des situations complexes et meurtrières, Belvaux rompt régulièrement son timing, malmenant tout son petit monde, au risque d’en laisser quelques-uns sur la route du Nord. On ne peut lui reprocher un trop plein de sincérité ni une envie religieuse de dénoncer l’accalmie ambiguë des puissants, mais Belvaux n’arrive pas à déjouer les pièges faciles du romantisme noir. La peur du vide, le cinéaste la connaît sur le bout des doigts, quitte à y sauter le premier. Acte courageux mais trop solitaire.

Les siècles s’écoulent, les légendes de la littérature sont remplacées par d’autres, moins grandioses mais plus proches de nous. Il y a du Jean Valjean dans la force tranquille de Belvaux, quelques sentiments de Cosette dans la grâce brisée de Natacha Régnier, des misérables qui le sont devenus à force de recevoir des coups sociaux.

 

De Lucas Belvaux
Avec Eric Caravaca, Natacha Régnier, Lucas Belvaux
France/Belgique - Durée : 1h 56min

dimanche, 18 mars 2007

L'Homme sans frontière (Peter Fonda, 1971)

medium_18655280.jpgLe début est magique.

Ouverture sur une rivière. Un jeune homme, entièrement nu, se baigne joyeusement sous un soleil éclatant. Près de lui, un cow-boy pêche en toute tranquillité. Le décor est posé, les notes de musique remplissent progressivement le terrain, et la photo de Vilmos Zsigmond brille de mille feux. A ce moment-là, le spectateur lambda oublie tout. Entourage banni de sa vie, quotidien morne inexistant, sa propre existence se transformant subtilement en un havre de paix. Rares sont les westerns qui offrent une séquence d’ouverture si apaisante, si transparente tant la beauté des images mêlée au raffinement musical est indéniable. Cette histoire d’eau oscille entre la lente agonie de la mort en marche et l’extase des ténèbres qui adoucit de sa voix trompeuse toutes les âmes égarées de l’Enfer. Histoire d’eau qui en quelques minutes posera les bases d’un film mystérieux car totalement hors norme, d’une œuvre abstraite car trop ancrée dans une philosophie impalpable, et d’un genre hollywoodien en déclin, le western en somme.

Trois hommes. Trois lonesome cow-boys qui promènent nonchalamment leur carcasse rouillée et poussiéreuse dans des territoires fraîchement hostiles, tradition d’une idéologie réactionnaire qui respire l’odeur pouilleuse d’un Sud moribond. Trio enchanteur qui tente de se frayer un chemin parmi ces vautours de l’envie, ces cul-de-sac incessants et autres zones interdites. L’un des trois, le plus jeune, y laissera sa peau. Les deux autres le vengeront puis se sépareront jusqu’à ce duel final qui les verra se confronter à leurs propres peurs.

medium_18655280.2.jpgLe scénario est classique, cette vengeance aux deux visages tellement familière, L’Homme sans frontière ne devait être qu’un western de plus dans la production US. Nous sommes en 1971, Peter Fonda, fraîchement sorti d’Easy Rider, jeune loup de la nouvelle génération californienne, réussit à faire les yeux doux aux financiers d’Universal dans le seul but de se voir confier un projet ciné. Ce sera The Hired Hand. Fonda, soucieux de mordre le passé prestigieux de son père, décide de s’isoler quelques mois pour peaufiner le scénario. Le résultat sera transcendant. Avec L’Homme sans frontière, c’est toute la schizophrénie de Fonda qui sort victorieuse de la confrontation avec le monstre « Hollywood ». Convoquant les fantômes westerniens d’un passé prestigieux, mythes et autres pieds tendres qui ont impressionné sur de la pellicule argentée une empreinte royale, Fonda va citer quelques grands noms (Ford, Hawks…) et, dans un élan magistral, les rejeter sans concession. En réalisant ce western, le fils de l’acteur Henry Fonda a tout simplement tracé un chemin original et important, l’emmenant vers sa propre destinée.

medium_18655280.3.jpgWestern mystérieux certes, mais empreint d’une poésie cinématographique assez particulière. Cadré par un Vilmos Zsigmond au mieux de sa forme, L’Homme sans frontière tire sa beauté d’une multitude de fondus enchaînés qui sacralise les propos de Fonda. Chez lui, le désir se matérialise dans ce procédé technique qui magnifie le désir humain, élément fondamental de la passion qui torture l’acteur Fonda. Cet homme sans frontière n’est autre que le cinéaste lui-même, grand incompris devant l’éternel, désireux de concilier la rigidité d’un monde conservateur (le Sud) et la frivolité d’une génération Nice & Easy (Woodstock). De ce point de vue, le film se lit comme un véritable traité philosophique où l’esprit rousseauiste pointe le bout de son nez dans chaque plan que Fonda créé. Nature omniprésente qui d’un coup de baguette assaisonne les larges étendues de cet Ouest américain encore vierge de toute civilisation. 

L’Homme sans frontière est un western hypnotique, sorte de trip fécond qui nous plonge dans une forme d’essence baudelairienne. Planante, pleine d’extase, concentré de bric et de broc, l’œuvre de Peter Fonda, acteur maudit et cinéaste iconoclaste, est un cercle vicieux, osmose parfaite entre un riff de John Fogerty et une mélodie sucrée de Brian Wilson. Conte de l’Ouest américain souvent lent et contemplatif, offrant plusieurs possibilités de lecture, plusieurs questionnements, plusieurs façons de célébrer la vie, l’amitié et la mort aussi. La mort qui ne fait que travailler en sifflant la lente sécheresse de l’esprit.


De Peter Fonda
Avec Peter Fonda, Warren Oates, Verna Bloom
USA 1971 - Durée : 1h 30min.